Le carnaval de Limoux : fécos, pierrots, carabènes et bandes, un patrimoine vivant

Chaque hiver, pendant des semaines, la place de la République de Limoux résonne des cuivres et de la grosse caisse. Des masques en costume de satin, le visage caché, avancent lentement d'un café à l'autre en agitant de longs roseaux enrubannés. Le carnaval de Limoux, que ses acteurs appellent aussi « les Fécos », ne ressemble à aucun autre : il ne se regarde pas, il se danse. Inscrit à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France, il est l'une des traditions les plus singulières du Languedoc.
Une danse, pas un défilé
La fiche d'inventaire établie pour le ministère de la Culture le dit d'emblée : « Le carnaval de Limoux est une danse », où les masques forment avec les badauds ou les musiciens des duos imprévus, selon des règles transmises de génération en génération. À la différence des corsos fleuris, des défilés de chars et des cavalcades, il n'est pas un spectacle mais, selon les mots de la fiche, « le contraire d'une parade ». Il se joue sur un seul lieu, la place de la République, sous ses arcades et autour de ses cafés.
Le cœur de la tradition est la relation entre le masque et le spectateur. Grâce à la « carabena » et à la « chine », le badaud devient un élément actif d'une comédie improvisée, où l'on se lance, souvent en occitan, des allusions moqueuses sans considération de personne ni de milieu social.
Des meuniers aux fécos
La tradition orale fait remonter le carnaval aux meuniers de Limoux. Selon une tradition rapportée par la fiche, qui la fait remonter au XIVe siècle, les meuniers célébraient le jour du Mardi gras la remise de leurs redevances au monastère de Prouille, parcourant la ville accompagnés de ménétriers en lançant des dragées et de la farine. Un texte de 1605 évoque déjà un défilé nocturne au son du tambour et du violon, avec des danses sous les couverts ; cette année-là, la fête dégénéra en bagarres au cours desquelles les consuls de la ville furent malmenés.
Les archives du XVIIIe siècle décrivent encore des carnavals houleux, où s'affrontaient les métiers et les classes sociales. En 1832, un témoin décrit le défilé des « prétendus meuniers », de jeunes gens fortunés habillés de blanc sur de beaux chevaux noirs, qui jettent des dragées aux dames postées aux fenêtres. Au fil du temps, explique la fiche, le costume du meunier serait devenu celui du « fécos », son fouet la carabène, et les dragées les confettis.
Après la Seconde Guerre mondiale, la fête renaît : un comité carnavalesque est constitué en 1946, puis les bandes se multiplient. En 1974, dix bandes échelonnent déjà leurs sorties entre l'Épiphanie et le dimanche précédant les Rameaux ; à partir de 1978, des bandes sortent aussi le samedi.
Les bandes
Le carnaval est porté par des bandes, chacune liée à un quartier, à un lieu ou à une corporation. Une bande réunit une vingtaine de personnes venues d'horizons différents, et le recrutement y est exigeant : proposés par affinité, les nouveaux membres doivent être acceptés à l'unanimité. La fiche d'inventaire compte trente bandes, qui se partagent les jours de sortie ; les bandes du dimanche, regroupées en comité, brûlent tour à tour Sa Majesté Carnaval.
Lors de sa journée, la bande précède la musique et va de café en café. À tour de rôle, trois par trois, ses membres « mènent la musique » : ils en imposent le rythme, la vitesse, l'esprit. Trois autres, appelés par certains « païchaires », les précèdent pour leur faire place. La fiche cite les « treize commandements des meneurs », qui règlent jusqu'aux heures des airs (11 h, 16 h 30 et 22 h) et la durée d'une danse : « Ni vite, ni lentement, vingt minutes suffiront largement. »
- Trois mois de carnaval.
- Six cents carnavaliers, les « fécos ».
- Une quinzaine de musiciens par sortie, et un répertoire de plus d'une centaine d'airs.
- Quarante mille badauds sur la saison et 1 200 enfants pour le carnaval des écoles.
- Six tonnes de confettis.
Pierrots et goudils
Le pierrot est l'habit des sorties de l'après-midi et du soir. À l'origine sur fond noir orné de bandes brillantes colorées, il est aujourd'hui différent pour chaque bande ; la collerette empesée s'est muée en une épaisse fraise qui ne laisse voir du visage que l'emplacement du loup ou du masque. Derrière la musique suivent les goudils, qui sortent seuls ou en petits groupes, dans l'improvisation la plus totale : le goudil, note la fiche, « joue un rôle plus qu'il ne danse », et son costume vaut par la précision de ses accessoires.
La musique et le geste
Trompette, clarinette, basse, baryton, grosse caisse, trombone à coulisse, caisse claire : la variété des instruments sert à coordonner le rythme au pas de danse. Chaque air de carnaval associe un mode mineur à un ou deux thèmes en mode majeur, alternant allégresse et tristesse. Les masques dansent seuls, les bras levés au-dessus des épaules ; la carabène, roseau fin et souple habillé aux couleurs de la bande, prolonge la main et souligne l'élévation et la légèreté du geste. C'est, dit la fiche, la pureté de ces gestes qui donne au carnaval de Limoux son caractère solennel.
Le badaud est indispensable au masque : il est le but de son déguisement.
La nuit de la blanquette
Sa Majesté Carnaval, un mannequin de paille, est reçue le premier dimanche des festivités par des meuniers en bonnet, blouse et pantalon blancs, foulard rouge et sabots, le fouet à la main. Le dernier dimanche, lors de la « nuit de la blanquette », il est jugé en occitan puis brûlé. Le nom de cette dernière nuit dit assez le lien entre le carnaval et le vin effervescent de Limoux, que nous présentons dans notre article sur la blanquette, la méthode ancestrale et le crémant.
Voir le carnaval
Le carnaval se vit sur la place de la République, au cœur de la ville que nous décrivons dans notre article consacré à Limoux. Les dates et le programme des sorties changent chaque année et sont publiés par la ville et l'office de tourisme : ce magazine ne les relaie pas. Quelques usages méritent d'être connus avant d'y aller : on ne cherche pas à démasquer un fécos, on laisse la place aux meneurs, et l'on accepte d'être la cible des moqueries. Pour prolonger la visite, le patrimoine des environs, comme la basilique Notre-Dame de Marceille ou l'abbaye de Saint-Hilaire, se découvre à quelques kilomètres.
Sources
- Ministère de la Culture, Inventaire du patrimoine culturel immatériel, fiche « Le carnaval de Limoux », 2012 : culture.gouv.fr.
- Georges Chaluleau et Jean-Luc Éluard, Le Carnaval de Limoux, Atelier du Gué, 1997.
- Patrick Castagnas, Magique, somptueux et populaire, le Carnaval de Limoux, Nouvelles Presses du Languedoc, 2012.
- Assemblée nationale, question écrite n° 11000 (16e législature), « Candidature de Limoux au patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO ».
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