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La gravure en taille-douce à l'atelier : pointe sèche, eau-forte, mordants et presse

Créer & ateliers · · Publié le 2026-11-06

Gravure ancienne en noir et blanc : un atelier aux murs de planches où un homme essuie une plaque sur un établi, un autre encre une plaque au fond, et un troisième tire de tout son poids sur les bras d'une grande presse en bois, sous des épreuves qui sèchent sur des cordes
Abraham Bosse, « Les imprimeurs en taille-douce », eau-forte de 1642. Musée Carnavalet, Paris Musées, CC0.

En 1642, le graveur Abraham Bosse montre trois hommes au travail dans un atelier parisien : l'un encre une plaque de cuivre, l'autre l'essuie du plat de la main, le troisième pèse de tout son corps sur les bras d'une presse en bois. Près de quatre siècles plus tard, le geste n'a presque pas changé. La gravure en taille-douce reste l'une des techniques les plus accessibles à un peintre ou à un dessinateur qui veut multiplier ses images, à condition de savoir ce qu'elle demande en place, en matériel et en précautions.

Taille-douce ou taille d'épargne : deux logiques opposées

Toute l'estampe repose sur une question simple : où se trouve l'encre ? Dans la taille d'épargne, celle de la gravure sur bois et de la linogravure, on creuse ce qui doit rester blanc. L'encre est déposée au rouleau sur les parties laissées en relief, et une simple pression suffit à la transférer sur le papier, au point que l'on peut imprimer un lino au dos d'une cuillère.

La taille-douce fonctionne à l'inverse. Le trait est creusé dans une plaque de métal, le plus souvent du cuivre ou du zinc. On charge toute la plaque d'encre, on l'essuie pour ne laisser l'encre que dans les creux, puis on la fait passer sous une presse à forte pression, avec un papier humidifié qui va chercher l'encre au fond des tailles. C'est ce qui donne à l'estampe en creux son trait velouté, la légère cuvette laissée par la plaque sur la feuille, et sa difficulté : sans presse, on n'obtient presque rien.

Creuser le métal : burin, pointe sèche, eau-forte, aquatinte

On peut entamer la plaque de deux façons : à la main, directement, ou par la morsure d'un acide.

Les techniques se combinent sur une même plaque, et chaque passage sous presse permet de vérifier où l'on en est : ces tirages intermédiaires s'appellent des états.

L'eau-forte sépare le dessin de la gravure : on dessine dans le vernis, et c'est le bain qui creuse.

Le mordant : le poste qui demande le plus de soin

Pendant des siècles, on a fait mordre le cuivre à l'acide nitrique, l'« eau-forte » au sens propre, qui a donné son nom à la technique. Il dégage en attaquant le métal des vapeurs nitreuses toxiques et n'a pas sa place dans un atelier domestique. La plupart des ateliers d'aujourd'hui utilisent pour le cuivre et le zinc le perchlorure de fer, c'est-à-dire du chlorure ferrique en solution. Il mord plus lentement, sans bouillonnement ni vapeurs comparables, ce qui rend la morsure plus facile à contrôler. Il n'en reste pas moins corrosif : il brûle la peau et les yeux, tache durablement et attaque les métaux de l'évier.

Le coin des bains

Pour les vernis, la colophane de l'aquatinte et les solvants qui les dissolvent, les précautions sont celles de la peinture à l'huile, détaillées dans notre article pour peindre à l'huile sans risque : aération, contenants fermés, aucune flamme à proximité.

Encrer, essuyer, imprimer

La lettre gravée sous l'image de Bosse décrit l'encre de son temps : de l'huile de noix brûlée et du « noir de lie de vin », c'est-à-dire un noir obtenu en calcinant le dépôt des tonneaux. Les encres taille-douce actuelles restent des encres grasses, à base d'huile, vendues en pot ou en tube.

L'encrage se fait au tampon, au rouleau ou à la raclette en carton, en poussant l'encre dans toutes les tailles. Vient ensuite l'essuyage, qui fait l'essentiel de la qualité d'une épreuve : un premier passage à la tarlatane, une gaze raide et apprêtée, roulée en tampon, retire le surplus ; un second, plus léger, nettoie les surfaces sans vider les creux. Bosse décrit l'imprimeur achevant le travail « avec la paume de sa main », geste encore enseigné aujourd'hui pour obtenir des blancs francs.

Le papier doit être assez épais et souple pour épouser les creux sans se déchirer : on choisit des papiers d'art à forte teneur en coton, trempés puis égouttés et épongés entre des buvards. La plaque est posée sur le plateau de la presse, le papier humide par-dessus, puis un ou deux feutres, les « langes », qui répartissent la pression. Un tour de roue fait passer l'ensemble entre deux cylindres. Les épreuves sèchent ensuite à plat, entre buvards et sous poids, pour ne pas gondoler.

Attention aux chiffons et aux tarlatanes chargés d'encre : comme ceux qui servent à l'huile de lin, ils peuvent s'échauffer en séchant. On les étale à plat dehors ou on les garde dans une boîte métallique fermée avant de les jeter.

Installer un coin de gravure

La gravure en creux demande moins de place qu'on ne l'imagine, mais trois zones bien séparées :

La presse est l'investissement principal. Les petites presses de table permettent déjà d'imprimer des plaques de format carte postale ; une presse d'atelier, plus lourde, impose un sol capable de la porter. Avant d'acheter, beaucoup de graveurs débutants passent par un atelier partagé ou par les cours d'une association, qui donnent accès à une presse et aux bains.

Le tirage : épreuves, numérotation, statut d'œuvre

Une estampe originale porte souvent, sous l'image et au crayon, un numéro de la forme 12/30 et la signature de l'artiste. Les épreuves tirées en dehors de ce nombre sont marquées E.A., épreuve d'artiste ; le B.A.T., bon à tirer, est l'épreuve de référence que l'on suit pour toutes les autres. Ces usages ne sont pas de simples conventions : pour l'administration fiscale, qui s'appuie sur l'article 98 A de l'annexe III du code général des impôts, une gravure n'est une œuvre d'art originale que si elle est tirée en nombre limité, à partir de planches entièrement exécutées à la main par l'artiste ; une reproduction photomécanique, même signée et numérotée, n'en est pas une.

Le graveur qui vend ses estampes relève, comme le peintre, du régime des artistes-auteurs : les démarches d'affiliation et de déclaration sont expliquées dans notre article sur le statut d'artiste-auteur. Tenir un registre des tirages, plaque par plaque, avec le nombre d'épreuves, les états et les dates, simplifie autant la gestion que la réponse à un acheteur qui demande ce qu'il achète.

Sources