La gravure en taille-douce à l'atelier : pointe sèche, eau-forte, mordants et presse

En 1642, le graveur Abraham Bosse montre trois hommes au travail dans un atelier parisien : l'un encre une plaque de cuivre, l'autre l'essuie du plat de la main, le troisième pèse de tout son corps sur les bras d'une presse en bois. Près de quatre siècles plus tard, le geste n'a presque pas changé. La gravure en taille-douce reste l'une des techniques les plus accessibles à un peintre ou à un dessinateur qui veut multiplier ses images, à condition de savoir ce qu'elle demande en place, en matériel et en précautions.
Taille-douce ou taille d'épargne : deux logiques opposées
Toute l'estampe repose sur une question simple : où se trouve l'encre ? Dans la taille d'épargne, celle de la gravure sur bois et de la linogravure, on creuse ce qui doit rester blanc. L'encre est déposée au rouleau sur les parties laissées en relief, et une simple pression suffit à la transférer sur le papier, au point que l'on peut imprimer un lino au dos d'une cuillère.
La taille-douce fonctionne à l'inverse. Le trait est creusé dans une plaque de métal, le plus souvent du cuivre ou du zinc. On charge toute la plaque d'encre, on l'essuie pour ne laisser l'encre que dans les creux, puis on la fait passer sous une presse à forte pression, avec un papier humidifié qui va chercher l'encre au fond des tailles. C'est ce qui donne à l'estampe en creux son trait velouté, la légère cuvette laissée par la plaque sur la feuille, et sa difficulté : sans presse, on n'obtient presque rien.
Creuser le métal : burin, pointe sèche, eau-forte, aquatinte
On peut entamer la plaque de deux façons : à la main, directement, ou par la morsure d'un acide.
- Le burin est une tige d'acier à section carrée ou en losange que l'on pousse devant soi pour enlever un copeau de métal. Le trait est net, régulier, effilé aux extrémités.
- La pointe sèche griffe le métal sans l'enlever. Le sillon est bordé d'un bourrelet, les « barbes », qui retient l'encre et donne un trait chaud, un peu flou. C'est la porte d'entrée la plus simple : on dessine presque comme au crayon. En revanche, les barbes s'écrasent sous la presse et le tirage s'affaiblit vite.
- L'eau-forte sépare le dessin de la gravure. La plaque est couverte d'un vernis protecteur, on dessine à la pointe en découvrant le métal, puis on plonge la plaque dans un bain qui ronge le métal mis à nu. La durée de la morsure règle la profondeur et donc la noirceur du trait. C'est la technique de Bosse, et celle de Rembrandt avant lui.
- L'aquatinte sert à obtenir des surfaces de gris. On dépose sur la plaque une fine poussière de résine que l'on fait fondre à la chaleur ; l'acide mord entre les grains et crée une trame qui retient l'encre. En protégeant au vernis les zones déjà assez sombres et en remordant les autres, on construit des valeurs, comme on le ferait au lavis.
Les techniques se combinent sur une même plaque, et chaque passage sous presse permet de vérifier où l'on en est : ces tirages intermédiaires s'appellent des états.
L'eau-forte sépare le dessin de la gravure : on dessine dans le vernis, et c'est le bain qui creuse.
Le mordant : le poste qui demande le plus de soin
Pendant des siècles, on a fait mordre le cuivre à l'acide nitrique, l'« eau-forte » au sens propre, qui a donné son nom à la technique. Il dégage en attaquant le métal des vapeurs nitreuses toxiques et n'a pas sa place dans un atelier domestique. La plupart des ateliers d'aujourd'hui utilisent pour le cuivre et le zinc le perchlorure de fer, c'est-à-dire du chlorure ferrique en solution. Il mord plus lentement, sans bouillonnement ni vapeurs comparables, ce qui rend la morsure plus facile à contrôler. Il n'en reste pas moins corrosif : il brûle la peau et les yeux, tache durablement et attaque les métaux de l'évier.
- Un bac en plastique avec couvercle, posé sur une surface lavable, loin de la cuisine et hors de portée des enfants et des animaux.
- Des gants résistants aux produits chimiques et des lunettes de protection pendant toute manipulation du bain.
- Une pièce aérée ; pour toute dilution d'un acide, la règle reste la même : verser l'acide dans l'eau, jamais l'inverse.
- Des bidons étiquetés pour stocker les bains usés, qui contiennent le métal dissous : ils partent à la déchetterie avec les déchets dangereux, jamais à l'évier.
- Lire la fiche de données de sécurité du produit acheté avant le premier usage.
Pour les vernis, la colophane de l'aquatinte et les solvants qui les dissolvent, les précautions sont celles de la peinture à l'huile, détaillées dans notre article pour peindre à l'huile sans risque : aération, contenants fermés, aucune flamme à proximité.
Encrer, essuyer, imprimer
La lettre gravée sous l'image de Bosse décrit l'encre de son temps : de l'huile de noix brûlée et du « noir de lie de vin », c'est-à-dire un noir obtenu en calcinant le dépôt des tonneaux. Les encres taille-douce actuelles restent des encres grasses, à base d'huile, vendues en pot ou en tube.
L'encrage se fait au tampon, au rouleau ou à la raclette en carton, en poussant l'encre dans toutes les tailles. Vient ensuite l'essuyage, qui fait l'essentiel de la qualité d'une épreuve : un premier passage à la tarlatane, une gaze raide et apprêtée, roulée en tampon, retire le surplus ; un second, plus léger, nettoie les surfaces sans vider les creux. Bosse décrit l'imprimeur achevant le travail « avec la paume de sa main », geste encore enseigné aujourd'hui pour obtenir des blancs francs.
Le papier doit être assez épais et souple pour épouser les creux sans se déchirer : on choisit des papiers d'art à forte teneur en coton, trempés puis égouttés et épongés entre des buvards. La plaque est posée sur le plateau de la presse, le papier humide par-dessus, puis un ou deux feutres, les « langes », qui répartissent la pression. Un tour de roue fait passer l'ensemble entre deux cylindres. Les épreuves sèchent ensuite à plat, entre buvards et sous poids, pour ne pas gondoler.
Attention aux chiffons et aux tarlatanes chargés d'encre : comme ceux qui servent à l'huile de lin, ils peuvent s'échauffer en séchant. On les étale à plat dehors ou on les garde dans une boîte métallique fermée avant de les jeter.
Installer un coin de gravure
La gravure en creux demande moins de place qu'on ne l'imagine, mais trois zones bien séparées :
- Une table propre, près d'une fenêtre, pour vernir, dessiner et graver. La pointe se voit mieux avec un éclairage rasant ; notre article sur la lumière d'atelier aide à placer le poste de travail.
- Une zone humide, pour les bains, le trempage du papier et le nettoyage : évier, carrelage ou bac, et rangement des produits sous clé.
- Une zone sale, pour l'encrage, avec la presse à proximité et des mains que l'on garde propres pour manipuler le papier.
La presse est l'investissement principal. Les petites presses de table permettent déjà d'imprimer des plaques de format carte postale ; une presse d'atelier, plus lourde, impose un sol capable de la porter. Avant d'acheter, beaucoup de graveurs débutants passent par un atelier partagé ou par les cours d'une association, qui donnent accès à une presse et aux bains.
Le tirage : épreuves, numérotation, statut d'œuvre
Une estampe originale porte souvent, sous l'image et au crayon, un numéro de la forme 12/30 et la signature de l'artiste. Les épreuves tirées en dehors de ce nombre sont marquées E.A., épreuve d'artiste ; le B.A.T., bon à tirer, est l'épreuve de référence que l'on suit pour toutes les autres. Ces usages ne sont pas de simples conventions : pour l'administration fiscale, qui s'appuie sur l'article 98 A de l'annexe III du code général des impôts, une gravure n'est une œuvre d'art originale que si elle est tirée en nombre limité, à partir de planches entièrement exécutées à la main par l'artiste ; une reproduction photomécanique, même signée et numérotée, n'en est pas une.
Le graveur qui vend ses estampes relève, comme le peintre, du régime des artistes-auteurs : les démarches d'affiliation et de déclaration sont expliquées dans notre article sur le statut d'artiste-auteur. Tenir un registre des tirages, plaque par plaque, avec le nombre d'épreuves, les états et les dates, simplifie autant la gestion que la réponse à un acheteur qui demande ce qu'il achète.
Sources
- Abraham Bosse, « Cette figure vous montre comme on imprime les planches de taille douce », eau-forte, 1642, musée Carnavalet, notice et inscriptions : Wikimedia Commons (Paris Musées).
- Abraham Bosse, De la manière de graver à l'eau forte et au burin, édition augmentée publiée chez Charles-Antoine Jombert, Paris, 1758 : archive.org.
- Code général des impôts, annexe III, article 98 A (définition des œuvres d'art originales), consultable sur Légifrance.
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